Kossuth quittant le port de Southampton, 1851

Sujet de l'oeuvre : Arrivée de Kossuth en Grande-Bretagne, en 1851.
Description : Quand le héros national hongrois Lajos Kossuth arrive en Grande-Bretagne en octobre 1851, il est fêté comme un roi, des dizaines de milliers de personnes se pressant sur son passage. L’image montre son arrivée à Southampton.
Date : 1851-11-01
Type : Gravure sur bois
Source : Illustrated London News
Auteur de la notice : Fabrice Bensimon
Institution de rattachement : Université Paris-Sorbonne / University College London
Les révolutions de 1848-1849 ont suscité au Royaume-Uni un vaste intérêt populaire, attesté par de nombreuses sources. Elles ont favorisé le regain du mouvement chartiste en Grande-Bretagne, et celui du mouvement pour l’abrogation de l’Acte d’Union en Irlande. A la différence de plusieurs pays du continent, le Trône n’a pas été menacé, le régime bénéficiant de l’adhésion d’une middle class économiquement servie par les réformes des années précédentes. Le reflux révolutionnaire et l’écrasement de différents soulèvements suscitent en Grande-Bretagne une forte réprobation. C’est en particulier le cas pour la répression de la  révolution hongroise par l’Autriche et par la Russie. Cet écrasement, après une victoire initiale des Hongrois, donnait le sentiment qu’ils avaient été trahis et vaincus, alors que le régime tsariste était particulièrement honni dans les milieux libéraux et radicaux en Grande-Bretagne. Depuis le Congrès de Vienne, celle-ci était en porte-à-faux avec les puissances centrales (Russie, Prusse, Autriche), trop peu libérales, trop peu respectueuses des aspirations populaires. Toute une opinion démocratique s’enflamme en effet pour la liberté des peuples. La cause de la Pologne est forte outre-Manche. Celle de la Hongrie et de l’Italie l’est aussi, comme en témoigne un incident exceptionnel : en septembre 1850, le maréchal autrichien Haynau (1786-1853), qui avait acquis une réputation de brutalité au cours de la répression de la révolution de 1848-1849 en Italie et en Hongrie, en particulier avec la flagellation publique d’une prisonnière, se rend à Londres. Lors de la visite d’une brasserie du sud de la capitale, il est reconnu en signant le livre des visiteurs, est pris à partie, malmené par des ouvriers, fouetté, et en réchappe de peu. Un an plus tard, l’accueil réservé à Lajos Kossuth (1802-1894) procède des mêmes attitudes politiques : l’ancien régent-président de Hongrie est largement fêté, des dizaines de milliers de personnes se pressant sur son passage, par exemple quelque 75 000 à Birmingham, une ville de 300 000 habitants. Kossuth avait acquis l’image un héros romantique, poursuivant les nobles desseins de l’indépendance nationale et du gouvernement constitutionnel, et persécuté par des gouvernements réactionnaires. Cette grande sympathie pour un héros national étranger se manifestera également en 1864, quand des centaines de milliers de personnes se presseront pour saluer Garibaldi, en visite en Grande-Bretagne. Cet enthousiasme pour les figures héroïques de la lutte nationale permet aussi de comprendre le soutien apporté aux réfugiés du continent. Quand les autorités britanniques cherchent à limiter le droit d’asile, comme après l’attentat Orsini en 1858, elles se heurtent à une forte résistance.  

Publié depuis 1843, l’Illustrated London News montre, avec une grande puissance évocatrice, les événements domestiques et étrangers au lectorat britannique : l’incendie de Hambourg, la famine irlandaise, les révolutions de 1848, etc. Cet hebdomadaire de grand format est destiné en premier lieu à la middle class, mais se trouve également dans les clubs et les cafés, ce qui lui assure un lectorat plus large, à une époque où deux tiers des hommes et la moitié des femmes savent lire et écrire. Ce numéro du 1er novembre 1851 est en grande partie consacrée à l’arrivée de Kossuth en Grande-Bretagne, lundi 23 octobre, sur le bateau le Madrid.

Cette image montrant la traversée de Southampton par Kossuth ; elle s’inscrit dans une série montrant successivement le débarquement, le discours au balcon de l’hôtel de ville, la réception par la municipalité, son accueil à Winchester, etc. Le rassemblement enthousiaste sur les côtés de la rue, où passe la voiture qui l’emmène du port à l’hôtel de ville, n’est pas feint. Il n’est cependant pas entièrement spontané : l’arrivée de Kossuth a été annoncée, et le maire de Southampton a organisé les cérémonies et le transport du héros hongrois dans la voiture découverte, tirée par quatre chevaux, qu’on voit au centre de l’image. Le sens politique du maire, l’industriel Richard Andrews (1798-1859), qui a appelé ses administrés à venir saluer Kossuth, est manifeste.

A en croire la presse, la foule est composée pour partie de réfugiés hongrois, et surtout de Britanniques. Le fait que l’arrivée ait lieu un lundi, jour souvent chômé par les artisans, n’est peut-être pas étranger à l’affluence, encore que Kossuth bénéficie partout d’un accueil fourni. Des femmes sont présentes sur le passage, puis lors des discours. C’est alors classique : exclues du scrutin et, pour l’essentiel, des tribunes et des chaires, les femmes participent à la vie politique par différentes pratiques ; elles assistent aux réunions et prennent part aux manifestations, quoique moins nombreuses que les hommes.

Les discours prononcés tant par les autorités locales que par Kossuth, qui est anglophone, insistent sur l’attachement britannique à la liberté. Kossuth est une victime emblématique de l’absolutisme hongrois mais aussi russe, Moscou ayant participé à son renversement. Il a ensuite été emprisonné en Asie mineure, à Kütahya, alors située dans l’empire Ottoman. Enfin, après qu’il eut gagné Marseille, la permission de traverser la France lui a été refusée par le prince-président Louis-Napoléon Bonaparte. En célébrant Kossuth, les Britanniques manifestent non seulement leur opposition aux absolutismes du continent, mais aussi l’attachement à leurs propres libertés. L’ancien gouverneur de Hongrie l’a compris, quand il s’adresse à la foule en anglais : « Excuse my bad English (Cheers). Seven weeks I was a prisoner in Kutayah, in Asia Minor ; now I am a free man; because glorious England chose it – (Cheers) – that England which the genius of mankind selected for a monument of its greatness, and the spirit of freedom took to be its happy home.(Cheers)” (Illustrated London News, 1er nov. 1851, p. 1)

Les drapeaux présents sur le passage du cortège sont, semble-t-il, outre l’Union Jack et le drapeau des États-Unis – c’est grâce au soutien de Washington que Kossuth a pu quitter la Turquie, sur l’USS Mississipi, avec sa famille et une cinquantaine de partisans – deux drapeaux de la République hongroise, l’un fabriqué par des exilés hongrois de New York, et l’autre présenté à Kossuth par le maire de Southampton. La présentation et l’échange des étendards sont alors des rituels importants des cérémoniaux politiques.

Kossuth passe trois semaines en Grande-Bretagne, se rendant à Winchester, Londres, Liverpool, Manchester et Birmingham, et rencontrant partout un accueil enthousiaste. Une partie des dirigeants britanniques s’indignent de la « folie Kossuth » (Kossuth mania), et la reine Victoria ne voit pas d’un bon œil l’accueil réservé à un républicain. Mais son secrétaire au Foreign Office Palmerston, soucieux de contrer les puissances absolutistes, rétablies après le printemps des peuples, s’oppose à elle sur ce point. Le soutien à Kossuth a cependant une base populaire évidente, dans un pays encore très marqué par l’héritage du radicalisme et du chartisme. Quand le Times attaque le héros hongrois, des exemplaires du journal sont brulés en public. Kossuth part ensuite aux États-Unis, où il reçoit également un accueil chaleureux, avant de revenir à Londres. Il y vit jusqu’en 1859 et il y joue un rôle important dans la vie politique des exilés, en particulier en relation avec Giuseppe Mazzini et Ledru-Rollin.


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Frank Tibor, « Lajos Kossuth and the Hungarian Exiles in London », dans Sabine Freitag (dir.), Exiles from European Revolution. Refugees in Mid-Victorian England, New York/Oxford, Berghahn Books, 2003, p. 121-134.
Lajos Lukacs, Chapters on the Hungarian Political Emigration, 1849-1867 (1995)
Eva Haraszti Taylor, Kossuth : Hungarian Patriot in Britain (1994)