Les réfugiés de Carthagène internés dans le fort de Mers-el-Kebir, 1874

Titre complet de l'oeuvre : « D’après la photographie de M. Cairol, photographe à Oran, communiquée par M. Viullier, notre correspondant ». Lithographie associée à l’article « Les réfugiés du Numancia » en page 70 du même numéro de revue.
Sujet de l'oeuvre : L’internement des réfugiés espagnols venus sur le navire Numancia depuis Carthagène d’Espagne à Mers-el-Kebir en Algérie, le 12 janvier 1874.
Editeur : Le Monde Illustré, Paris, journal hebdomadaire, n°877, 31 janvier 1874, couverture, p. 65.
Date : 1874
Type : Lithographie
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France
Auteur de la notice : Jeanne Moisand
Le 12 janvier 1874, après avoir proclamé une République autonome et résisté à un siège de six mois contre le gouvernement central, des milliers d’insurgés républicains radicaux – dits aussi « intransigeants » – fuient l’Espagne sur le navire de guerre Numancia. Ils débarquent en Algérie, où ils sont consignés dans des dépôts militaires par les autorités françaises. Ces républicains s’étaient insurgés six mois plus tôt, le 12 juillet 1873 contre les Cortès constituantes de la toute jeune Première République espagnole (proclamée le 11 février 1873), trop lentes selon eux à instaurer le fédéralisme. Carthagène, place forte et port militaire du littoral du Sud-Est, avait inauguré le mouvement et appelé les autres provinces à s’y associer, pour fonder « par le bas » la République fédérale d’Espagne. Au cours des semaines suivantes, les « cantons » (selon une inspiration suisse) s’étaient multipliés dans tout le pays et avaient suscité l’envoi de l’armée par le gouvernement. Seuls les insurgés de Carthagène avaient été capables de résister à cet assaut. Epuisés et divisés, ils avaient fini par se rendre le 12 janvier 1874. Ce jour-là, l’un des navires cantonalistes était parvenu à filer entre les lignes de la flotte centraliste. Le Numancia débarqua ses 1 636 passagers (ou 1 738 selon les sources) dans le port de Mers-el-Kebir, à quelques heures de navigation de Carthagène. Au cours des semaines suivantes, des dizaines de petites embarcations clandestines firent elles aussi le trajet : au total, deux à trois mille personnes trouvèrent refuge dans l’Oranais. Alors que les clandestins allaient discrètement retrouver leurs connaissances, les réfugiés du Numancia furent internés dans les forts militaires d’Oran, de Mers-el-Kebir et d’Arzew. C’est dans l’un de ces forts que L. Cairol prit sa photographie, et l’envoya à la rédaction du Monde illustré, l’hebdomadaire pionnier en matière de presse illustrée en France. Selon une pratique courante, l’image fut ensuite retouchée pour la rendre plus convaincante, choisie pour la couverture de l’hebdomadaire et commentée dans un court article anonyme intitulé « Les Réfugiés du Numancia ».


La lithographie représente une foule de réfugiés assemblés en cercles autour du photographe. Vêtus pour certains de blouses, pour d’autres de tenues de marins ou de soldats, coiffés de képis ou de bérets, les réfugiés sont figurés comme des hommes plutôt jeunes (on voit même quelques garçons aux premiers rangs) et issus de milieux moyens ou populaires. À défaut de tenir les fusils dont les autorités françaises les ont dépouillés, ils empoignent pour certains de grandes pelles. Aucun air menaçant cependant : le lithographe semble plutôt suggérer leur dignité par leur mine concentrée, leur silence et leurs regards sombres.

Le Monde illustré joue sur l’attente patiemment construite depuis plusieurs mois dans ses reportages sur cette étrange rébellion cantonale, aux airs romantiques et pittoresques. Les batailles navales entre les insurgés et la flotte centraliste ont valu à l’hebdomadaire et à ses concurrents de belles gravures qui ont aiguisé la curiosité du public. La notice sur les « réfugiés du Numancia » l’alimente en décrivant une foule de passants avides de voir si les réfugiés « sont des géants ou des forçats »

Une autre gravure, exécutée d’après un croquis remis par le consul d’Espagne à Oran, donne à voir cette foule bigarrée qui se presse pour accueillir les cantonalistes. Face à elle, les insurgés du Numancia sont figurés en grappes dans des barques qui les amènent à quai, et semblent encore munis de quelques fusils. Le ciel menaçant fait écho aux émotions suscitées par la scène.

« Dernière étape de l’insurrection cantonale à Carthagène. Arrivée de la Numancia à Mers-el-Kebir et désembarquement des insurgés fugitifs (croquis remis par M. Couder, consul d’Espagne à Oran » Gravure, 1874, 276 x 362 mm, papier, archives digitales de Murcie, planero, 3/1, 49.

Retraçant la même attente, le chroniqueur du Monde illustré évoque la surprise des badauds lorsque les réfugiés débarquent enfin : « On est complétement désillusionné en présence d’individus ni tristes ni glorieux. Bien vêtus pour des gens qui ont subi un siège de six mois, leur attitude est calme. C’est une résignation tacite qui les fait ressembler à des philosophes. »

Cette vision romantique contraste avec le traitement des réfugiés cantonalistes par les autorités françaises, qui les acheminent très vite vers plusieurs forts militaires. Peu soucieuses de recevoir dans l’Oranais, région très fortement espagnolisée, tant de radicaux susceptibles de mobiliser leurs frères, elles profitent de la présence parmi eux d’anciens bagnards libérés par le canton pour ne leur concéder l’asile qu’au compte-goutte. Les réfugiés sont lentement classés selon deux catégories : les suspects de crimes de droit commun (anciens bagnards ou cantonalistes accusés de s’être livrés à des vols ou des déprédations) sont véritablement emprisonnés, tandis que les officiers et les « personnages politiques » peuvent sortir du fort et bénéficient bientôt d’une liberté sur parole. Membres de la junte révolutionnaire ou officiers de l’armée cantonale, ils constituent la strate la plus distinguée du canton et connaissent dans un premier temps un sort bien meilleur que le reste des réfugiés. Quelques mois plus tard cependant, ils sont transportés vers la province de Constantine sur demande du Consulat d’Espagne qui les accuse de tramer une nouvelle insurrection. Seuls quelques-uns obtiennent, comme ils le demandent, l’exil vers la Suisse.

Quant aux réfugiés anonymes, issus pour la plupart de milieux populaires, ils ne peuvent sortir des dépôts que lorsque des parents installés à Oran viennent les réclamer pour travailler. Après plusieurs mois de détention, les autorités françaises établissent une liste de 986 réfugiés à extrader vers l’Espagne au motif qu’ils seraient d’anciens bagnards ; 360 d’entre eux seront ensuite déportés par l’Espagne vers le bagne de Ceuta. Le refus de caractériser ces hommes comme des réfugiés politiques rappelle en partie le sort réservé aux exilés communards deux ans et demi plus tôt.


- Juan Bautista Vilar, La emigración española al Norte de Africa (1830-1999), Paris, Hachette, 1986.
- Jeanne Moisand, Des Communes en Espagne. Révolutionnaires des deux mondes sous la Première République espagnole, Mémoire inédit d’habilitation à diriger des recherches en cours.