Emigración Carlista, par José Rodriguez Gil, 1876

Titre complet de l'oeuvre : « Por el emigrado. José Rodriguez Gil. Orléans 1876. »
Sujet de l'oeuvre : L’exil carliste de 1876
Description : Des exilés carlistes à Orléans dans une maison
Editeur : Musée Basque et de l’histoire de Bayonne (Bayonne)
Date : 1876
Type : huile sur toile
Source : A mis amigos de la frontera. El País Vasco francés en la aventura carlista, 1833-1876, Bayonne, Musée Basque et de l’histoire de Bayonne, Museo Zumalakarregi, 2006.
Auteur de la notice : Alexandre Dupont
Institution de rattachement : IEP Aix-en-Provence
Ce tableau est peint en 1876, par Juan Rodríguez Gil, exilé carliste en France, établi à Orléans. On ne dispose pas d’informations supplémentaires sur cet exilé, qui décide de représenter une scène d’intérieur des carlistes en exil. L’année 1876 correspond indubitablement au pic de la présence carliste en France, puisque ce sont 15000 Espagnols ayant combattu aux côtés de don Carlos qui passent avec lui en France après la défaite de février 1876. La plupart ne restent que quelques mois et rentrent après la grâce de mars 1876. Ces carlistes sont pris en charge par le gouvernement français qui a recours à un instrument traditionnel de gestion des réfugiés politiques : l’internement, c’est-à-dire l’assignation à résidence dans une ville où ils reçoivent des moyens de subsistance, ce qui constitue à la fois une assistance financière et un moyen de contrôle. Dans le cas des carlistes, cette politique, qui s’inspire de celle menée lors du grand exil de 1839-1840, leur interdit la résidence dans les départements proches de la frontière franco-espagnole, pour des raisons évidentes, mais aussi la résidence dans une douzaine de départements du grand ouest, connus pour leur tradition chouanne et légitimiste, où ils ne peuvent s’installer pour éviter une collusion entre légitimistes français et espagnols susceptible de menacer la stabilité du pays. De ce fait, les carlistes sont en grande majorité internés dans des villes du centre de la France, entre Dordogne, Bourgogne, Beauce et Massif Central. Les conditions de vie de ces exilés, en grande majorité issus de catégories populaires – paysans et artisans – sont globalement difficiles, ce qui explique leur empressement à rentrer dans leurs foyers dès qu’ils le peuvent.

Dans le tableau réalisé par José Rodriguez Gil, le trait, à la fois naïf et réaliste, présente un intérieur assez dépouillé, dont le centre est occupé par cinq personnages : trois carlistes, une femme et un enfant. Il faut commencer par dire quelques mots de cette assemblée. Assez clairement, la scène qui nous est présentée ici n’est pas représentative du quotidien des carlistes exilés en France. Les uniformes des trois carlistes révèlent leur appartenance au corps des officiers, notamment en raison de leurs galons et de leurs médailles. Le plus vieux porte la boina blanche, le béret basque adopté par les carlistes, ce qui est un signe de fonctions de commandement assez élevées. Un autre élément intéressant réside dans la différence d’âge entre les trois hommes, qui laisse supposer qu’ils appartiennent à trois générations différentes, peut-être d’une même famille, où le grand-père, le père et le fils se seraient engagés ensemble, ce qui est conforme aux schémas généraux de l’engagement chez les carlistes.

Ce lien familial entre les trois hommes rendrait par ailleurs raison de la présence d’une femme, et surtout d’un enfant. En effet, Emmanuel Tronco a bien montré dans son ouvrage sur l’exil carliste que la présence des familles des exilés était chose exceptionnelle, et le signe d’une réelle aisance des exilés et d’un haut capital socio-culturel. Pour la masse des réfugiés de la troupe, il ne pouvait être question de faire venir leur famille ; au contraire, il s’agissait de rentrer au plus vite au pays où attendaient les travaux des champs ou de l’atelier. Si Tronco relève bien la présence de femmes, celle d’enfants est encore plus anecdotique. Dans le cas du tableau, le fait que l’enfant porte lui aussi une boina exclut de façon presque certaine l’hypothèse d’une logeuse qui aurait loué des chambres aux trois officiers. L’hypothèse de la famille ferait de cet enfant le frère du plus jeune des officiers et de la femme leur mère et la femme de l’officier à la boinarouge.

Les activités réalisées par les uns et les autres présentent un intérêt limité : le plus vieil officier épluche des pommes de terre, celui à la boinarouge répare le talon d’une de ses chaussures, le plus jeune a entre les mains des papiers, peut-être un journal ou un livre ; la femme apporte à table une bouteille de vin, tandis que l’enfant s’occupe de ranimer le feu. Le mobilier n’appelle pas non plus beaucoup de commentaires, si ce n’est la présence d’une guitare, peut-être discret rappel de l’origine espagnole des exilés. On est donc face à une scène d’intérieur d’une grande banalité, dont le contenu n’a rien de politique et qui présente seulement le quotidien d’une famille carliste plutôt aisée, exilée à Orléans. Le peintre semble avoir eu une ambition purement documentaire, comme le révèle aussi le titre de l’œuvre. En cela, cette œuvre permet de rappeler que, pour un petit nombre de carlistes, l’exil n’a pas signifié seulement un déracinement et des conditions de vie difficiles, mais aussi la possibilité de recréer un quotidien « normal », grâce notamment à la venue du reste de la cellule familiale. Que les trois hommes aient conservé leurs uniformes, et qu’un béret basque ait été donné à l’enfant, rappelle aussi que l’exil ne signifie pas forcément la dépolitisation et le renoncement au combat.


- Alexandre Dupont, « Entre exil et emprisonnement, l’originale expérience des carlistes en France (1868-1876) », dans Nicolas Beaupré et Karine Rance (dir.), Arrachés et déplacés. Réfugiés politiques, prisonniers de guerre et déportés (1789-1918), Clermont-Ferrand, Presses de l’Université Blaise Pascal, p. 145-164.
- Sophie Firmino, « Les réfugiés carlistes en France, les exemples de la Haute-Garonne et de l’Indre (1833-1843) », dans Jordi Canal, Anne Charlonet Phryné Pigenet (dir), Les exils catalans en France, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2005, p. 65-78.
- Emmanuel Tronco, Les Carlistes espagnols dans l’Ouest de la France, 1833-1883, Rennes, PUR, 2010.