Don Carlos à la frontière, Événements d’Espagne, 1876

Titre complet de l'oeuvre : « Arrivée de don Carlos au pont d’Arnéguy, frontière française »
Sujet de l'oeuvre : Le départ pour l’exil et la traversée de la frontière.
Description : L’arrivée de don Carlos et de ses troupes à la frontière française à la suite de la défaite carliste de février 1876.
Editeur : Le Monde illustré, journal hebdomadaire (Paris, 1857-1940).
Date : 1876-03-11
Type : dessin de presse
Gestion des droits : libre de droit (Wikicommons)
Source : Le Monde illustré
Auteur de la notice : Alexandre Dupont
Institution de rattachement : IEP Aix-en-Provence
Ce dessin de presse paraît dans Le Monde illustré, un hebdomadaire particulièrement tourné vers l’international depuis sa création au cours du Second Empire, et qui s’affirme comme un des principaux concurrents de L’Illustration dans le domaine de la presse illustrée. Le dessin, réalisé par le dessinateur franco-espagnol Daniel Vierge, alors encore au début de sa carrière, paraît au mois de mars 1876 et coïncide avec la fin de la Seconde Guerre carliste, dont il présente un des ultimes épisodes. Depuis le printemps 1872, l’Espagne du Sexennat Démocratique avait en effet dû affronter un soulèvement contre-révolutionnaire dans les régions du nord, dont l’objectif était de rétablir le prétendant légitimiste au trône, don Carlos de Borbón y Austria-Este (1848-1909). Confrontée en parallèle à un soulèvement cantonaliste d’obédience fédéraliste radicale dans le sud-est, la Première République espagnole, proclamée en février 1873, est rapidement remplacée par des pouvoirs autoritaires avant qu’un énième coup d’État militaire ne rétablisse sur le trône le fils de la reine déchue Isabelle II, sous le nom d’Alphonse XII en janvier 1875. Cette stabilité retrouvée à la tête de l’État permet au nouveau pouvoir de reprendre l’initiative contre les carlistes, alors que ceux-ci opposaient à Madrid une résistance efficace depuis 1872 et contrôlaient une bonne partie des provinces basques, ainsi que des zones de la Catalogne intérieure et des confins entre Aragon et Levant. En un an, les armées de la Restauration vainquent les troupes carlistes dans le Maestrazgo et la Catalogne, avant de se retourner vers le bastion basque, qui est enlevé au début de l’année 1876, ce qui oblige don Carlos et ses troupes à partir pour la France le 28 février 1876.

Ce dessin de Daniel Vierge prend la suite de nombreux dessins réalisés pour Le Monde illustré à propos de la situation que connaît l’Espagne dans les années 1870. Les troubles à Madrid, le mouvement cantonaliste, la guerre carliste sont autant d’épisodes que Daniel Vierge illustre à plusieurs reprises en direction du public français, sans doute du fait de ses origines espagnoles. Cette production révèle l’importance de l’Espagne dans l’actualité politique de l’époque.

Dans le présent dessin, Daniel Vierge donne à voir le dernier épisode de la guerre carliste, comme l’indique le titre : il s’agit du passage en France du prétendant carliste don Carlos et de ses troupes, par le pont d’Arnéguy (Basses-Pyrénées), à la frontière française. Le 28 février 1876, le prétendant, accompagné de son état-major mais aussi de plus de quinze mille soldats,part en effet pour l’exil vers la France, actant l’échec du mouvement lancé quatre ans plus tôt. L’image s’organise bel et bien autour de don Carlos, qui se trouve au centre, à cheval, affublé du fameux béret basque devenu un symbole carliste. Pour autant, Daniel Vierge s’est attaché à reproduire fidèlement la réalité de ce passage d’Espagne en France. C’est ainsi que don Carlos est accompagné de son état-major, reconnaissables au fait qu’ils sont à cheval ainsi qu’à leur uniforme, à l’arrière-plan. Surtout, l’auteur a eu à cœur de représenter la troupe carliste, qui se trouve à la fois au premier et à l’arrière-plan, et donne à voir les éléments les plus intéressants de cette image.

À l’arrière-plan, les soldats carlistes sont présentés encore armés, ce qui correspond à une réalité abondamment instrumentalisée par la suite : les carlistes se seraient retirés volontairement d’Espagne, cessant le combat sans avoir été défaits. L’attitude des soldats au premier plan met en scène une autre réalité : l’obligation faite aux carlistes d’abandonner leurs armes à l’entrée en France. Pour la plupart, ces armes sont récupérées par les autorités françaises, mais Daniel Vierge a choisi de montrer des soldats brisant leurs sabres et leurs fusils pour signifier leur refus de rendre les armes. C’est aussi le passage métaphorique de la condition de soldat, acteur d’un combat, à celle de l’exilé, objet de nombreuses mesures administratives.

C’est le troisième élément que Daniel Vierge représente dans son dessin : la matérialité de la traversée de la frontière et de ses conséquences. Cette matérialité est d’abord représentée par le pont d’Arnéguy, qui enjambe la Bidassoa à hauteur de ce village, que l’on aperçoit à l’arrière-plan. Mais cette traversée est surtout rendue visible par l’autre groupe d’acteurs à l’arrière-plan, de l’autre côté du pont. Il s’agit de militaires français venus s’assurer de l’accueil et du contrôle de cette masse de réfugiés s’apprêtant à entrer en France.

Ce point est également fidèle et les archives françaises révèlent que le passage de l’armée carliste a fait l’objet d’un traitement minutieux par l’État, qui s’est mis en contact avec les autorités carlistes et les autorités madrilènes pour l’organiser. Des troupes sont envoyées sur place pour s’assurer du bon déroulement du désarmement et orienter les carlistes vers des dépôts provisoires dans les Basses-Pyrénées, avant de les diriger vers des villes d’internement à l’intérieur du pays. De fait, il s’agit là d’une opération rondement menée par les autorités françaises, qui se montrent capables, en février 1876, de canaliser un flux de quinze mille personnes en deux ou trois jours. Daniel Vierge pousse le réalisme jusqu’à représenter la voiture que, eu égard au rang de don Carlos, on avait envoyée à la frontière avec le préfet des Basses-Pyrénées à son bord, et qui était chargé de conduire le prince à Bayonne : depuis cette ville, le gouvernement avait spécialement affrété un train chargé d’emmener don Carlos à Boulogne, d’où il s’est embarqué pour l’Angleterre au début du mois de mars.


- Alexandre Dupont, « Entre exil et emprisonnement, l’originale expérience des carlistes en France (1868-1876) », dans Nicolas Beaupré et Karine Rance (dir.), Arrachés et déplacés. Réfugiés politiques, prisonniers de guerre et déportés (1789-1918), Clermont-Ferrand, Presses de l’Université Blaise Pascal, p. 145-164.
- Hippolyte Lalanne, « Don Carlos à Navarrenx », Bulletin du Musée Basque, 1937, p. 103- 104.
- Emmanuel Tronco, Les Carlistes espagnols dans l’Ouest de la France, 1833-1883, Rennes, PUR, 2010.